C'est très bon

Petite soeur, mon amour- Joyce Carol Oates

« Si je tombe, Skyler, personne ne m’aimera !
Et le cruel Skyler disait : Tu n’as pas intérêt à tomber, alors »

En 1996, un fait-divers terrible passionna l’Amérique : la ravissante petite JonBenet Ramsey, mini-miss âgée de seulement 6 ans, est assassinée. Son corps est retrouvé, ligoté et violenté, dans la maison familiale. Un pédophile s’est-il acharné sur elle? La famille Ramsey (le frère? Le père… la mère?) est-elle coupable du crime ? Des années après, on continue à gloser sur cette affaire : un certain Gary Oliva a avoué le meurtre de la petite fille, mais l’ADN a prouvé qu’il n’est pas le coupable.

De cet affreux fait-divers Joyce Carol Oates tire un roman fleuve (plus de 700 pages mes amis…) où tout est à la fois fictif et vrai. JonBenet Ramsey est Edna Louise Rampike, rebaptisée Bliss, car c’est plus vendeur. Petite championne de patin à glaces, elle est issue d’un foyer aisé et uni en apparence, totalement dysfonctionnel en vérité. Le père, Bix, est un homme charismatique, volage et peu fiable, la mère, Betsey (une horreur, cette femme…) qui rêvait de gloire et de patin a reporté son rêve avorté sur sa fille exceptionnellement douée -elle ne s’y intéressait guère avant que le talent n’émerge- et la pousse vers la gloire jusqu’à l’épuiser : entraînements intensifs, médicaments à haute dose pour tenir le choc physique et psychique, médiatisation à outrance… Ce que cette mère fait subir à sa fille donne  envie de hurler. Quant au père, il s’interpose, il tente de freiner les ambitions de sa femme (tout ça, ça coûte cher…) mais il est plus simple pour lui de ne pas être là alors il fuit. Il est en voyage d’affaires, quelque part avec une maîtresse, pendant que le drame se prépare. Il va arriver malheur. C’est inéluctable. Skyler, le frère de Bliss, le sent. Mais comment l’empêcher? Il n’a que neuf ans. Il n’a pas les épaules pour protéger ceux qu’il aime.

Skyler, handicapé à la suite d’une chute, se sent délaissé par ses parents. Il éprouve vis-vis de sa soeur des sentiments mêlés: affection, jalousie. Aurait-il pu lui faire du mal?

Skyler a dix-neuf ans lorsqu’il décide de tout raconter dans un livre. Etrange livre où Skyler se dédouble : il est à la fois le narrateur mais aussi le personnage central de l’histoire, laissant entrevoir une personnalité trouble. Il a l’intention de ne rien cacher, Skyler, et pourtant il se joue du lecteur. Le roman déconcerte avec ses longues notes de bas de page, sa narration tantôt linéaire, tantôt éclatée, ses événements éludés sciemment, puis révélés quelques pages plus loin. C’est à la fois épuisant et passionnant. D’une grande finesse psychologique aussi. Joyce Carol Oates a ce génie. Elle dissèque. Elle met à nu les plaies pour les rendre béantes. Elle est fatigante, Joyce, car elle ne lâche rien. Ce livre m’a crevée. Je n’ai pourtant pas pu le lâcher.

Dans le récit qu’il entend bien mener à son terme (et quel terme !), Skyler est à la fois l’enfant en recherche désespérée d’affection, le pédophile qui finit par se dénoncer mais dont la culpabilité est loin d’être évidente (coupable idéal car il était fou de la petite Bliss), il est le père, la mère… La deuxième et longue partie du roman, après la mort de Bliss, est consacrée à la souffrance de ce pauvre gosse, sacrifié (on verra à quel point), mis au ban du fait de ses graves troubles du comportement. Il cherche l’amour, l’amitié, il fait du mal et se fait du mal. Là encore, on a envie de hurler. Et les parents ? Que dire? Ils veulent continuer à vivre et à bien vivre. Betsey est très habile. La façon dont elle exploite son malheur ( livres, émissions télé, création d’entreprise…) témoigne d’un redoutable sens des affaires. Bix, quant à lui, continue de courir le vaste monde, de voyager, il a changé de femme, il a une nouvelle vie. Leur fils est devenu très encombrant. Ils lui font tout de même signe de loin en loin. Ils aiment Skyler et ils adoraient leur fille, ils le disent haut et fort. (Betsey se répand sur les plateaux télé, les médias en raffolent). On les croit. Ou pas.

L’écriture de Joyce Carol Oates, c’est quand même quelque chose. Ambiance, ambiance … malsaine, tout du long, même lorsque il s’agit de décrire une scène innocente (en apparence) où un petit garçon, Skyler, est à la patinoire avec sa si jolie maman. Il aime sa maman, Skyler, il voudrait tant lui faire plaisir. Mais il a peur. Le patin, c’est pas son truc… c’est son truc à elle. Les mots sont choisis, la patinoire devient menaçante, endroit mortifère qui fera le malheur de la famille Rampike et surtout de la petite Bliss de six ans, proie rêvée, exposée à tous les regards, y compris les plus pervers.

Ce livre est remuant, secouant, lourd, chargé, d’une longueur extrême, il faut le dire. Il nous en met plein la tête. Je peux vous dire que je sors de cette lecture bouleversée et totalement rincée.

« Ce devait être le Zomix sur ordonnance, ou les injonctions de Croissance Plus / Maxi-vit-C / CHCJS tous les vendredis matin dans le cabinet du Dr Muddick, ou peut-être l’anticonvulsif Serenex ou l’antidépresseur Excelsia ou le Dr Rapp, le nouveau psychothérapeute de Bliss, spécialiste des jeunes prodiges sportifs, ou son nouvel acupuncteur / nutritionniste Kai Kui, si chaudement recommandé par les amies de maman, ou encore la perspective de travailler avec sa nouvelle coach Anastasia Kovitski (médaille d’argent aux JO 1992, championne USA de patinage artistique 1992-1993) et, pour la première fois, avec un chorégraphe ouzbek, Pytor Skakalov, ou une combinaison magique de tous ces éléments, toujours est-il qu’en septembre 1996 la douleur fantôme handicapante de Bliss semblait l’avoir quittée, ou presque ».

Je propose ce roman à Sharon pour son challenge thriller, polar, roman noir. Parce que c’est vraiment noir. Et qu’on y parle d’enfances massacrées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 réflexions au sujet de « Petite soeur, mon amour- Joyce Carol Oates »

  1. Oates est une très très grande écrivaine. Un livre de martyrs américains m’a secouée aussi, malgré des longueurs. Elle m’épate par sa capacité à se mettre dans la peau de ses personnages, même les plus abjects pour nous amener à réfléchir… je m’étonne qu’elle n’ait pas encore eu le nobel…

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  2. JCO décortique les faits de société de son vaste pays et si vaste et tellement de faits qu’il lui faut très souvent des pavés pour les décortiquer…. Parfois cela se justifie et parfois des coupes auraient été nécessaires mais malgré tout je la lis car elle est sans complaisance dans ses regards et analyses.. Alors je continue en laissant du temps entre chaque livre pour avoir toujours le même plaisir à la retrouver mais pas toujours avec le même ressenti…. Parfois c’est génial et parfois je suis un peu plus réservée… Mais c’est La plume des Etats-Unis et de ses travers 🙂

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    1. Je pense vraiment comme toi( une fois de plus ^^) parfois, souvent, ses livres sont longs, trop longs mais quelle acuité, quelle absence de tabous , je l’aime pour ça ! Et je continue à la lire, en faisant des pauses entre les livres ( après celui-là il va me falloir du repos …)

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