bof bof

La plus secrète mémoire des hommes- Mohamed Mbougar Sarr

 

« Je me suis dit qu’un monde où on pouvait encore débattre ainsi d’un livre jusque tard n’était pas si perdu, même si j’avais bien conscience de ce que des personnes discutant de littérature toute une soirée avaient de profondément comique, vain, ridicule, peut-être même irresponsable »

 

Diégane Latyr Faye, est un jeune écrivain. il évolue dans un milieu intellectuel, où des passionnés aiment à se retrouver pour discuter livres et auteurs jusqu’au bout de la nuit. C’est un livre mythique, publié en 1938, désormais introuvable, écrit par un certain TC Elimane, qui va bouleverser la vie de Diégane. Depuis la découverte du « Labyrinthe de l’inhumain », -c’est le titre du fameux livre- Diégane n’aura de cesse de percer son mystère ainsi que celui de son auteur. Elimane, qu’on qualifiait alors de « Rimbaud nègre » était tombé en disgrâce après avoir été encensé. Accusé de plagiat par un journaliste littéraire de l’époque, il a disparu sans laisser de traces.

Je suis en délicatesse avec le Goncourt depuis 2018, année du couronnement du sublime « Leurs enfants après eux ». Ensuite, il y a eu Dubois (très très bof), Le Tellier (plus jamais ça) et maintenant Mohamed Mbougar Sarr. Je regrette de dire que ce n’est pas cet épais roman (457 pages) qui va me réconcilier avec le prix, auquel je ne comprends décidément plus rien.

C’est d’autant plus dommage que le démarrage de « La plus secrète mémoire des hommes » est séduisant. L’entrée en matière est assez vive et l’écriture alerte, loin de ce que je redoute chez les auteurs africains, au style trop souvent ampoulé et grandiloquent. L’intrigue elle-même est captivante, la quête intrigante.

Et puis voilà que ça se gâte. De captivant, on passe à nébuleux. Ce que je craignais se produit : l’écrivain commence à se regarder écrire, le style devient pompeux (pas toujours, de temps à autre, l’écriture redevient moins châtiée, ça produit un effet bizarre) la narration devient tortueuse, avec ses récits enchâssés dont ont finit par avoir du mal à déterminer qui raconte quoi. Je rage car je suis une fervente adepte du récit dans le récit. J’aimais tellement ça lorsque Paul Auster le pratiquait (Lisez « Leviathan », vous verrez ce qu’est une merveille de récit mis en abyme, une construction aussi fine que de la dentelle, je vous jure…). La limite du procédé étant de se sentir perdue par moments lorsqu’un personnage raconte l’histoire de quelqu’un d’autre, de ne plus savoir si l’on se trouve au Sénégal, à Amsterdam ou en Argentine, s’il est question de la poétesse Aïda, de l’écrivaine Siga D., de la journaliste Brigitte Bollème (ils sont nombreux) ou si c’est Siga qui raconte l’histoire que lui a raconté Brigitte ou  si c’est Thérèse qui raconte l’histoire à Diégane, à moins que ce soit Aïda qui raconte à Siga, qui raconte à Diégane… C’est fatigant.

Le problème de ce livre, à mon avis, vient également du fait que Mohamed Sarr a voulu évoquer trop de choses et a rendu son roman exagérément touffu : la Shoah, l’Afrique, la politique, la junte en Argentine, la littérature, le sexe, la figure de l’écrivain maudit… J’ai envie de dire qu’on n’est pas obligé de tout raconter dans un seul livre, on peut en écrire plusieurs. Mohamed Sarr a certainement une longue carrière d’écrivain devant lui, alors pourquoi vouloir tout écrire tout de suite ?

Ah, et puis, pour conclure, je veux dire un mot sur les personnages. Le roman en comporte un certain nombre, dont on se demande à quoi ils servent (par rapport à la quête de Diégane) le pire étant le retour de Musimbwa, l’ami de notre écrivain, personnage totalement abandonné dès le début du livre. Il revient brusquement vers la fin avec une histoire familiale épouvantable, dont la seule utilité semble d’épouvanter. Et puis pouf, on n’en parle plus. A nouveau bye bye Musimbwa.

Je suis désolée d’être à contre-courant, je sais que ce roman a emballé plus d’un lecteur ou lectrice, par exemple ma copinaute Sandrion. Je vous engage d’ailleurs à lire son excellent billet plein d’enthousiasme, enthousiasme que j’aurais bien aimé partager. Une prochaine fois.

« Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les a ouverts un jour, les livres qu’on prétend avoir lus, les livres qu’on ne lira jamais mais dont on ne se séparerait non plus pour rien au monde, les livres qui attendent leur heure dans une nuit patiente, avant le crépuscule éblouissant des lectures de l’aube. Oui, disais-je, oui : je serai citoyenne de cette patrie là, je ferai allégeance à ce royaume, le royaume de la bibliothèque ».

 

 

 

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16 réflexions au sujet de « La plus secrète mémoire des hommes- Mohamed Mbougar Sarr »

  1. Tu éclaires mon impression depuis la sortie de ce livre. Je ne vois pas de quoi il parle exactement et je m’en fait une idée une brouillone. Pourtant j’ai lu beaucoup de critiques et de billets. Je n’ai pas sauté dessus et je ne le ferai peut-être pas.

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  2. Je reste sur la réserve et n’ai pas trop envie de lire ce roman : les romans qui parlent d’écrivains fictifs, en général, ça me gave, et les récits enchâssés, point trop n’en faut.
    Bref, rien qui me donne envie de me précipiter, alors que j’ai adoré du même auteur : De purs hommes.

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  3. « ampoulé et grandiloquent » « confus » et bien c’est ce que je craignais car lors de son passage à LGL j’ai eu du mal à saisir le fil du récit à part une quête. Comme toi je suis très rétive aux Goncourt. Leurs enfants après eux je l’avais lu dans le cadre d’un prix et j’avais aimé, L’Anomalie….. Bof passons et pour l’instant je l’évite plus que je ne le lis. Merci pour cet avis sincère et j’ai noté Leviathan en grand fan de Paul Auster et celui-ci je ne l’avais pas …. Et moi le récit dans le récit …. J’adore 🙂

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  4. Trop tard, il est sur mes étagères ! J’ai beaucoup aimé « De purs hommes » et « Terre ceinte », de ce même auteur, et sa référence à Roberto Bolano, dont je suis fa, lorsqu’il évoque ce titre, a achevé de me convaincre.
    A voir, donc…

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    1. Tu aimeras peut-être, je suis sans doute l’exception. Quant à Bolano il est une référence parmi des tas d’autres dans le roman, qui multiplie justement les références littéraires. Il y a Rimbaud, il y a Sabato, il y a tout le monde.

      J’aime

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