C'est plutôt bon

Excursions dans la zone intérieure- Paul Auster

 

« Tu t’es enseigné à toi-même comment être seul, et ce n’est que lorsque quelqu’un est seul que son esprit peut courir librement. »

 

J’ai beaucoup lu Paul Auster, au point de ne pas trop savoir quel livre choisir pour le challenge organisé par La Bouche à oreilles et Ingannmic en hommage au regretté Goran. Et j’avais envie d’y participer, parce que Paul Auster, parce que Goran.

Depuis longtemps l’écrivain et l’homme sont chers à mon coeur. Selon les moments et les étapes de sa longue carrière, j’ai adoré, beaucoup aimé ou moyennement adhéré à ce que j’ai lu (l’impossible « Invention de la solitude »… ) mais je ne l’ai jamais abandonné. Son écriture a pas mal évolué, tout comme sa « manière romanesque ». J’adore infiniment les romans des débuts, en particulier « Leviathan », « Anna Blume », « Mr Vertigo… » des souvenirs de lecture inoubliables.

Et puis il y a la veine biographique et la très belle « Chronique d’hiver », où un Paul Auster mature se racontait à travers son corps et les sensations qui l’habitent. Passionnant (je suis sûre d’avoir fait un billet à ce sujet mais impossible de le retrouver). J’avais mis de côté pour plus tard le second volet autobiographique consacré à sa « zone intérieure », ce paysage mental exploré depuis l’enfance et qui a fait de Paul Auster l’homme qu’il est aujourd’hui. Le challenge a été enfin l’occasion de me plonger dans ces excursions très cérébrales.

C’est un travail singulier auquel se livre Paul Auster pour se raconter et cette singularité que j’avais adorée dans « Chronique d’hiver » notamment l’emploi de la deuxième personne (le procédé est utilisé également dans ce second volet) très justifiée par le recul de l’homme mûr vis-à-vis de son moi plus jeune, m’a ici semblé encore plus déroutante.

Pour tout dire je n’ai pas adhéré à l’ensemble du texte, pourtant commencé dans l’enthousiasme : la première partie, que j’ai dévorée, est passionnante. Elle est constituée de souvenirs, parfois flous, de bribes disparates, d’anecdotes familiales, qui émergent de la mémoire sans ordre véritable, de moments d’enfance où peu à peu naît la passion de la lecture, dans une famille où cela compte peu, mais où l’on n’empêche rien. Et puis il y a cette Amérique d’après-guerre des années 50-60, dans laquelle Paul a grandi, qu’il aime, à laquelle il pense être assimilé, parfaitement intégré, jusqu’à la prise de conscience de son judaïsme (pourtant bien loin des rites et du culte) qui soudain l’exclut. Plusieurs anecdotes rapportées par l’auteur démontrent que la haine des juifs n’a pas disparu avec les nazis.

« Etre juif revenait à être différent de tous les autres, à se retrouver à part, à être vu comme étranger. Et toi qui jusqu’alors t’étais considéré comme complètement américain, aussi américain que les descendants des passagers du Mayflower, tu comprenais qu’il existait des gens  qui estimaient que tu n’étais pas à ta place ici, que même en ce lieu que tu appelais ton chez-toi, tu n’étais pas entièrement chez toi. »

 

Une première partie extraordinaire, intéressante à tout point de vue,  suivie dans un second temps par deux récits de films qui ont fortement marqué l’auteur, adepte des salles obscures depuis le plus jeune âge : « L’homme qui rétrécit »(1957) et « Je suis un évadé » (1932). Aïe, me suis-je dit, est-ce bien utile, de me raconter des films, dans le détail, en plus? Tu peux à la rigueur me les conseiller (oui moi aussi j’utilise le « tu »avec Paul, on est de vieux intimes) mais si tu me les décris quasiment scène par scène, je crois que je vais m’ennuyer… C’est pourtant le contraire qui s’est produit, je me suis prise au jeu et j’ai aimé que Paul Auster me raconte ces deux histoires, celle émouvante et terrible d’un homme qui se désintègre peu à peu et l’autre, tout aussi éprouvante, d’un certain James Allen, revenu de la première guerre et qui n’en finit pas de souffrir de l’injustice du monde et de la malveillance de ses semblables. J’ai bien envie de voir ces films, à présent.

C’est la dernière partie du livre, intitulée « Caspule temporelle »qui m’a donné du mal et a entamé sérieusement mon plaisir de lecture. Paul Auster livre dans ladite capsule des extraits de lettres qu’il envoyait à sa première femme, l’écrivaine Lydia Davis (sans nous donner les réponses qu’elle lui adressait, il y a comme un manque, là). J’ai trouvé cette lecture pénible, la distance qui fonctionnait si bien depuis le début grâce au tutoiement devient nébuleuse : on confond, par moments, le « tu »adressé à Lydia  et le « tu » que l’auteur adresse à lui-même. C’est souvent décousu, ennuyeux, trop elliptique, parfois incompréhensible. Il est rare que je dise cela d’un livre de Paul Auster, mais j’ai été contente et soulagée d’arriver au bout de cette excursion fatigante. Alors oui, de temps en temps, pour les lecteurs qui aiment Paul Auster, l’intérêt peut ressurgir au détour d’un événement, d’une anecdote laissant entrevoir le grand écrivain en devenir, mais c’est surtout l’incompréhension et l’ennui qui dominent.

On apprend que Paul Auster, qui a vécu entre Paris et New-York, (sa petite amie se trouvait alors à Londres) était tout de même un jeune homme bien torturé, lunatique (l’abattement est souvent suivi  de périodes d’exaltation…), déjà très talentueux,  qui a beaucoup tiré le diable par la queue, dépendant de la prodigalité (ou pas) de son père.

Cette étrange et inégale autobiographie s’achève par une série de photos qui illustrent des propos du livre (images d’archives, de films…). C’est intéressant et cela permet d’atténuer un peu (rien qu’un peu) la déception amorcée avec cette capsule, dont on aurait peut-être pu se passer. C’est dommage.

 

« Ne t’écarte pas de la vie, voilà ce que je dis. Je vais en faire ma devise. Es-tu d’accord avec moi ? Ne t’écarte pas de la vie, aussi fantastique, répugnante ou atroce soit-elle. Par-dessus tout, la liberté. Par-dessus tout, salis-toi les mains. »

9 réflexions au sujet de « Excursions dans la zone intérieure- Paul Auster »

  1. Ma lecture du jour a été mitigée aussi. En lisant ton paragraphe …

    « On apprend que Paul Auster, qui a vécu entre Paris et New-York, (sa petite amie se trouvait alors à Londres) était tout de même un jeune homme bien torturé, lunatique (l’abattement est souvent suivi de périodes d’exaltation…), déjà très talentueux, qui a beaucoup tiré le diable par la queue, dépendant de la prodigalité (ou pas) de son père. »…

    … je retrouve des points communs avec le personnage de 4 3 2 1 qui, s’il n’est pas vraiment autobiographique, s’inspire tout de même pas mal de l’auteur, j’ai l’impression.

    Comme toi, je préfère ses romans du début, et la bonne nouvelle, c’est qu’il m’en reste à lire (notamment « Le voyage d’Anna Blume »).

    Aimé par 1 personne

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